Zanatany

Femmes

Tu es une zanatany, ne l'oublie pas!

m'aurait dit ma grand-mère.

Zanatany, une enfant du pays. Et elle aurait certainement roulé de gros yeux en me voyant rêver devant cet étranger.

Bien sûr que je l'avais remarqué, dès qu'il était apparu à la station de taxi-bé de Fianarantsoa.

Les vazaha - les Français - prennent en général le départ de Tana, et il était le seul blanc dans la file d'attente. Mais j'avais été intriguée parce qu'il semblait très à l'aise, comme s'il était habitué à nos usages.

Aucune impatience alors que le retard dépassait déjà la demi-journée, aucune curiosité particulière pour la surprenante élégance des habitants, ni pour les étals du marché. Il avait acheté trois beignets salés en marchandant ferme, et les mangeait avec plaisir malgré le piment qui devait sûrement s'y trouver.

 

J'avoue avoir souhaité qu'il embarquât comme moi pour le sud, et je me sentis presque rougir quand il monta s'asseoir sur la banquette d'en face. Evidemment j'avais évité de le regarder, mais je songeais tout-à-coup que nous étions tellement nombreux et serrés que je le touchais par contacts intermédiaires. J'avais du prendre trop longtemps le soleil pour arriver penser cela sans être ensevelie immédiatement par la honte et la culpabilité...

Mais j'avais envie d'envoyer au diable toutes ces histoires à faire peur, que les mères racontent à leurs filles pour les détourner de leurs désirs d'aventure. Les vazahas étaient après tout pour la plupart heureux de découvrir notre pays, et je ne connaissais personne qui regrettait d'avoir sympathisé avec eux.

Une fois la 504 plateau en route, et les discussions démarrées sur le temps qu'il nous faudrait pour arriver, si on comptait deux pannes probables, je ne pus résister à la curiosité de l'observer. Je ne sais pas s'il comprenait le malgache, mais il regardait les passagers avec intérêt, en faisant le tour du groupe. Quand son regard arriva sur moi, il s'attarda sur mon sac d'où dépassaient mes panneaux de marqueterie. Il me fit un petit signe comme s'il en admirait le travail. Assez fière, je lui rendis son salut.

Au bout de trois heures de route, le conducteur rencontra les premières difficultés: deux énormes trous l'obligeaient à quitter la voie, pour rouler dans les bas cotés ensablés. Il nous demanda de descendre pour diminuer les risques d'enlisement. Dix-sept passagers - quatorze dedans et trois sur le toit- ça fait une différence! Mais il s'enlisa quand même et les hommes, plutôt moqueurs, allèrent tous pousser le taxi, même le vazaha. J'eus l'impression qu'il me lançait un regard, comme pour souligner qu'il était peut-être blanc mais pas si touriste que ça.

Il n'y eut pas d'autres soucis jusqu'à Ihosy, où nous devions passer la nuit près du stade. Quelques voyageurs s'arrêtaient là, et cela laissait un peu de place pour coucher dans le véhicule. Je ne connaissais personne ici et ne pouvais pas dépenser d'argent tant que je n'avais pas vendu ma marchandise à Ranohira. Le vazaha nous laissa après avoir demandé au chauffeur l'heure au plus tôt du départ.

J'eus du mal à m'endormir, car j'envisageais toutes sortes d'incidents qui auraient pu me permettre de dialoguer avec lui. Je l'imaginais en géologue venant étudier le désert de l'Isalo, en professeur pour une école de la côte. Je me promis de trouver un moyen pour lui parler le lendemain. Je ne voulais pas laisser passer une occasion d'en connaître un peu plus sur le monde, que ce que notre instituteur nous avait enseigné au village. Etrangement, je n'arrivais à me rappeler ni son visage, ni son allure, comme si cela n'avait aucune importance.

Au milieu de la nuit, j'entendis brusquement quelqu'un déplacer mon sac. Alarmée, je n'osais pas tout de suite ouvrir les yeux - mieux valait perdre mes panneaux que risquer de me faire agresser. Quand le bruit cessa, je regardais prudemment dehors, sans bouger d'un pouce. Le vazaha était revenu et il sortait mes affaires à la lueur de la lune. Partagée entre la colère et la déception de voir qu'il n'était qu'un voleur, je me contins quelques minutes, ne sachant pas trop comment réagir.

Je fus donc très surprise de voir la marchandise réintégrer le sac, et mon maraudeur pousser le tout avec précaution sous le banc, puis se glisser entre deux dormeurs pour finir sa nuit.

Je me mis à rire en silence de ma sottise, imaginant ce qui se serait passé si j'avais appelé à l'aide, alors que j'avais visiblement affaire à un amateur trop timide pour me demander de lui montrer mon travail. J'en fus très flattée, mais je ne réussis pas à me rendormir. Cette fois, je me sentais tout à fait à l'aise pour lui parler dès que l'occasion se présenterait.

Ce fut lors d'un changement de roue que je brisai la glace. Ce fut facile, car il avait plusieurs fois lancé des coups d'oeil à mes pieds, cherchant du regard le sac qui était rangé sous la banquette.

- Voulez-vous voir certaines pièces au soleil?

Il resta un peu interdit, comme s'il cherchait à deviner si je ne lui tendais pas un piège, et je m'en amusai un peu. Il finit par sourire, et répondit:

- Bien volontiers.

Une passagère me siffla en malgache que c'était honteux de voir des jeunes femmes s'adresser à n'importe qui - à des hommes qui passaient la nuit n'importe où et ne faisait que regarder les jambes des filles. Je rétorquais vertement que c'était parce que certains malgaches jugeaient les étrangers, sans chercher à les connaître, qu'ils en venaient à nous mépriser. Elle cracha en s'éloignant, pendant que le vazaha s'étonnait devant les coloris des essences que j'avais utilisées.

Comme la panne se prolongeait, nous fûmes rapidement entourés par des vendeurs de beignets et de boissons, qui semblaient surgir de nulle part. La chaleur du désert commençant à nous atteindre, le vazaha me proposa de me payer une bouteille d'eau. Devant mon hésitation, il prit cela pour de la gêne et acheta suffisamment de boissons pour tout le groupe, afin que je puisse plus facilement accepter. Je fus très touchée par son geste, et je lui envoyai de la tête un remerciement muet.

Je passais une bonne partie du voyage à lui sourire des yeux, et à ses regards fréquents au chauffeur, il me semblait qu'il s'impatientait un peu, comme s'il guettait le prochain arrêt.

Mais ce ne fut qu'au terme de la journée, dans le paysage sauvage de Ranohira, que la pause eut lieu. C'était presque la fin du voyage pour moi, et je discutais avec d'autres passagers pour obtenir gratuitement les quelques kilomètres qui restaient jusqu'au "Relais de la Reine". Il s'agissait de l'hôtel où je voulais vendre mes marqueteries. C'était un lieu fréquenté par de nombreux touristes et le gérant payait un bon prix pour ces souvenirs faciles à écouler.

- Où pourrais-je passer la nuit? demanda le vazaha au chauffeur.

- Si vous voulez, vous pouvez faire les derniers kilomètres avec nous. Le Relais de la Reine sera plus confortable et plus animé que ce que vous pourrez trouver ici.

Reconnaissant avoir passé une mauvaise nuit la veille, il accepta et resta sans voix devant le site, qui s'ouvrait sur le désert. Je me pris à espérer que le mari que je trouverais un jour, celui pour lequel je déferai mes cheveux, aurait le même engouement pour la beauté et pour l'aventure.

Sachant que les adieux étaient proches, je me lançai et lui proposai de lui laisser choisir la pièce de son choix, avant de négocier le reste avec l'hôtel. Il parut surpris. Finalement, il me suggéra de prendre ce que je n'arriverais pas à placer, et m'accompagna à la réception.

Je ne compris pas lorsque je le vis sortir quelques milliers de francs malgaches:

- Mais cette pièce est abîmée, vous ne pouvez pas me la payer si cher!

J'étais même prête à lui donner.

Un peu agacé, il se pencha à mon oreille:

- Pour ça, on verra demain. Je te donnerai le double quand on se sera bien amusés tous les deux. Allez viens dans la chambre maintenant.

Je fus épouvantée. Par cette horreur, par ma naïveté, par mon propre dégoût.

Quelle idiote.

Je m'enfuis affligée, humiliée et hoquetant, poursuivie par ses jurons sur sa nouvelle nuit ratée, sur ces garces d'indigènes et ces maudits panneaux, laids comme ce putain de désert.

(c) Museplume

Texte écrit pour la proposition 119 de L'Atelier
"Ecrire un texte où se rencontrent et se côtoient des inconnus dans un moyen de transport au choix, en évitant au maximum les dialogues."

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