Voulez-vous recevoir de l'inspiration, des outils et quelques pépites via notre lettre d'information?
 

vos données restent confidentielles et aucun spam ne vous sera envoyé
COTE EDITION HISTOIRES A SUIVRE
Histoires feuilletonnantes

histoire en vrac

L'histoire démarre, elle vous emporte, quand soudain : quelle lâche! Au pire moment elle vous sort sa botte secrète : "Suite au prochain épisode" . Utilisée dans la presse papier ou en ligne comme un rendez-vous passionné avec les lecteurs, l'histoire feuilletonnante, en écho aux séries télévisées, a de beaux jours devant elle.

 
Traîtresse

(Cette nouvelle a été diffusée en feuilleton pour les lecteurs de manews.com  - ici à nouveau en entier)

 cerise rouge dans le noir

 

Traîtresse.

Voici bien le seul mot qui te convienne.

Et le seul qui me vienne aux lèvres, bien qu'il me donne envie de vomir.

Mais non. Plus jamais tu ne me rendras malade. Et puis, je te trouverai bien d'autres noms.

 

C'en est presque drôle. Moi qui ne parlais plus, les mots coulent de source pour t'écrire ce qui ne me pèse plus. Moi qui n'entendais plus ce monde, ni les hommes, ni les bêtes, je m'entends, j'entends mon cœur, j'entends ma voix.

J'entendais ma voix autrefois. « Serais-je un jour à la hauteur ? » te demandais-je, le matin. Une voix un peu timide, teintée de la crainte qui accompagne l'espoir. « Sauras-tu être un jour à la hauteur » me répondais-tu.

Froide. Inaccessible. Exigeante.

 

Ravalant la déception je partais au combat.

 

Au début ils n'ont rien vu, juste que je ne prenais plus de sucre dans mon thé peut-être. Maman a même été agréablement surprise, je crois. Elle avait tellement peur que je suive son exemple. Et j'avais tellement honte. De ses robes énormes, de ses jambes infâmes, de son ventre aux bourrelets ignobles quand elle s'asseyait. Alors elle a vu ce régime d'un bon œil. A midi c'était facile. A la cantine il suffit de pointer sa carte : on contrôle simplement si on paye, et non pas si on mange.

 

Et puis au début, je mangeais juste un peu moins ; on se stimulait avec les copines. On rêvait de Spice Girls et de Boys Band. Mais il leur manquait la cravache.

 

Toi, chaque soir tu me renvoyais un corps plus rond. Malgré mes efforts de la journée, tu savais me montrer où la graisse avait prise ; autour des hanches, au creux des cuisses. Même mon cou ne trouvait pas ta grâce.

Un boudin de graisse. Voilà tout ce que je voyais.

 


 

-2-

 

Je pesais 49 kilos et j'avais 13 ans.

C'est incroyable comme je me souviens parfaitement de cet anniversaire, alors que depuis, je ne vois plus que de la brume, et je suis incapable de dire mon âge. Oncle Raphaël était de passage, avec sa nouvelle épouse.

C'était un ange, une femme irréelle, qui portait la beauté comme une étole sur ses épaules fines. A son bras un anneau soulignait son poignet effilé.

Ce poignet dont j'ai ensuite si souvent rêvé, symbole de la perfection, de ma quête d'absolu. Ce poignet dans la main de Raphaël triomphant, exhibant sa fortune devant papa, médusé. Et même s'il donnait le change, je l'ai vu conquis, hanté, égarant ses regards. Je n'ai pas eu pitié de maman : sa peine contenue prouvait la récidive. Il ne tenait qu'à elle de la garder, l'âme de son homme !

 

Ca me fait mal finalement de t'écrire.

Dire que je me regardais si souvent à ta surface, et que je n'y voyais que formes et apparences. J'aurais dû voir la cruauté et l'orgueil affleurer sous ma fausse innocence, mais tu m'as tant chanté les vertus de la minceur, superposant à mon image des filles de papier glacé, que je t'ai prise pour guide.

 

Et pour toi, je me suis mise à les vomir, ces satanés repas. J'ai vite appris à contrôler les spasmes pour assourdir le bruit. J'ai maquillé les joues que le sang fuyait, j'ai rajouté des trous à mes ceintures. Ma voix s'est tarie, car tu ne répondais plus. Seul ton regard méprisant me faisait croire qu'il y avait encore quelque chose à atteindre.

J'ai arrêté de faire semblant devant les parents.

Les larmes dans leurs yeux ajoutaient à mes nausées.

J'étais fière d'être au-dessus d'eux. De leur montrer qu'elle pouvait être la force de la volonté.

 

Tu as enfin daigné me sourire, tu m'as trouvée « correcte », tu m'as permis ce jour-là de me mettre en robe. J'ignorais qu'il fallait que tu me gardes en vie.

Je me suis sentie belle, légère, accomplie. Je flottais. J'entendais papa au téléphone qui parlait de moi à Raphaël. Radieuse, je décrochai mon combiné. « Ce n'est plus qu'un sac d'os, je te dis. Rien ni personne ne peuvent plus rien pour elle. »

 


 

-3-

Ebranlée, je me suis approchée de toi. De mon appui, de mes repères, pour m'y ressourcer et balayer ces mots blessants. Mais tu m'as abandonnée à mon véritable reflet.

Pas de décolleté : des clavicules.

Aucun visage connu, juste un crâne sur des mandibules gainées de peau.

Des côtes, des humérus.

J'ai dû m'évanouir en voyant deux tibias parfaits sortir droits des chaussures. De toute façon, je ne connaissais pas le nom de tous mes os.

 

Je fais aujourd'hui 32 kilos. C'est le poids de notre chienne.

Le médecin m'a donné la permission de rentrer parce que j'ai pris 2 kilos.

Et qu'il espère que cela m'aidera à me remettre de la mort de ma voisine de chambre, à l'hôpital.

 

L'air entrant par la fenêtre est tentant. Le vol d'une plume doit être long et grisant d'ici jusqu'en bas des sept étages.

Tu tomberas comme une pierre.

 

 


Site design  : Museplume

Developpé grâce à Joomla, Bamboo

Hebergeur : Ouvaton

Textes : Ingrid Rajaomanana.

Traductions anglaises : Ingrid Rajaomanana et Joanna Blake (Joanna's blog).

Photos : Nelly Razon et Ingrid Rajaomanana.

contact

 

 

          Suivre via Facebook, twitter

 

Copyright 2015  - Museplume