Petits Textes Entre Amis Fragments de vies Voir le Kili… et mourir ? - 1
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Voir le Kili… et mourir ? - 1
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 kili

Elle était furieuse. Dire qu’elle aurait dû être en train de se laisser bercer dans un hamac, dans le jardin de l’hôtel, sous les jacarandas. Au lieu de quoi, elle avait une heure pour faire ses valises et changer de bungalow parce que le nouvel employé de la réception avait mal enregistré sa réservation.

 

 Les nouveaux arrivants– un jeune couple qui partait le lendemain pour l’ascension du Kili– attendaient déjà à quelques pas de l’entrée en faisant semblant de discuter. Mais elle sentait à leurs regards fréquents vers sa fenêtre qu’ils espéraient se débarrasser d’elle au plus vite. Elle parvint à se retenir de leur envoyer une pique injustifiée. Avec le temps, elle avait quand même fini par réussir à tempérer ses élans.

« Mince, c’est quand même pas de chance que ce soit la seule chambre à deux places disponible », songea-t-elle. Elle était venue spécialement ici, parce que c’était ici qu’elle avait partagé de précieux moments avec Joannie vingt ans auparavant. Elle tira rageusement sur le tiroir coincé de la table de nuit, qui finit par se déverser par terre.

Elle ne vit tout d’abord qu’une danse de confettis, puis réalisa qu’en plus de ses billets d’avion, des bouts de papier déchirés avaient volé autour d’elle. « Ils pourraient faire le ménage un peu mieux », gronda-t-elle en les balayant du pied. Mais elle fut intriguée par un reflet coloré. « Mais… C’est une photo ! » Elle avait parlé à haute voix malgré elle. Après avoir ramassé tous les morceaux, elle s’assit sur le lit et commença à assembler l’étrange puzzle, oubliant subitement qu’elle devait se presser. Il manquait des pièces, mais elle n’eut pas besoin de l’achever. Ou plus exactement, elle s’arrêta quand elle se reconnut sur la photo.

Son sac à dos. Solide et fidèle, appuyé contre elle. Son pull rayé, rouge jaune et vert, le seul qu’elle ait jamais tricoté. La photo était prise à contre jour et l’on ne devinait pas son visage, mises à part les lunettes de soleil. Elle était debout, et semblait adossée à la masse noire du Kilimanjaro. Un brusque vertige la saisit. C’était bien elle, mais elle n’arrivait pas à se souvenir quand cette photo avait été prise. C’est vrai que ce vieux pull était un peu son vêtement fétiche, et elle le mettait tous les jours depuis son arrivée.


Toc toc. « Pardon madame ! Nous sommes désolés de vous presser mais il faut vraiment qu’on s’installe », entendit-elle derrière la porte. Sa colère était tombée et elle lança : « J’ai fini! », puis glissa les morceaux dans sa poche, avant de faire un dernier tour dans la chambre. « Ne vous inquiétez pas, vous avez tout le temps de vous reposer », dit-elle en sortant au jeune homme et à sa compagne. « Lorsque j’ai fait l’ascension, je me rappelle que je trouvais même que les premiers jours étaient trop faciles, pas assez sportifs. Mais surtout, gardez vos forces, allez le plus lentement possible. Écoutez les guides locaux. C’est ce qui vous permettra d’arriver en haut! » En leur parlant, elle sentit confusément des souvenirs pointer, qu’elle s’empressa de noyer dans une brume épaisse, comme si elle savait qu’ils ne lui apporteraient rien de gai. « Merci du conseil, madame. » « S’il vous plaît, appelez-moi Aurèle. J’ai 43 ans mais j’aime autant qu’on ne me le rappelle pas trop souvent. » Et elle s’éloigna à travers le jardin, laissant les deux arrivants perplexes.

Finalement, Aurèle ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait traversé tout le parc avec ses bagages tant elle était concentrée sur sa découverte. Mais qui avait bien pu prendre ce cliché ? Surtout pour le déchirer ensuite, et le laisser dans son tiroir… Quel que soit le bout par lequel elle la prenait, cette histoire était vraiment absurde.

Ce n’est qu’une fois assise sur son nouveau lit qu’elle revint un peu à son environnement. Par sa fenêtre, elle voyait – chose extrêmement rare ! –la cime du Kili. Passé neuf heures du matin, il était presque toujours perdu derrière un horizon de nuages. Et là, les éternelles neiges brillaient, et leur tranquille majesté remettait chaque chose à sa place. Elles avaient toujours été là, et le seraient encore si longtemps qu’on pourrait dire pour toujours. Aurèle adorait le nom du sommet : Uhuru Peak. Cela ressemblait au cri du loup, seul dans le froid, priant le ciel. Le frisson qui la parcourut la ramena en arrière, quand avec Joannie elles préparaient leur sac pour le grand départ. Les alléger au maximum pour les porteurs, vérifier les vêtements– il en fallait tant, pour le trop chaud comme le très froid. Joannie avait l’air si sérieux. Elles étaient vraiment motivées pour arriver au sommet, mais autant Aurèle était volubile et enthousiaste, autant son amie s’était montrée calme et posée. Ce qui aurait dû l’alerter.


« Allez, secoue-toi ma vieille, tout ça c’est loin ». Revenant à la réalité, elle chercha dans son sac le rouleau de scotch qu’elle avait appris à emporter dans tous ses périples et se mit à reconstituer la photo. À part un pied, il ne manquait rien d’essentiel. Espérant trouver une date de tirage, elle retourna l’image et se décomposa. Au feutre, une écriture inconnue avait laissé un message :

"Aurèle, je t‘en supplie, fais-moi signe. Dis-moi oui." Suivait un numéro de téléphone.

Aurèle resta interdite. Etait-ce bien elle, qui était là à lire un mot doux laissé pour elle par Dieu-sait-qui, ou était-ce une autre, une sœur, une jumelle qui vivait cet instant ? Irritée par un bruit sourd et persistant, elle se leva et réalisa que c’était son cœur qui battait incroyablement fort. Ses joues étaient chaudes, elle se sentait comme une adolescente qui venait de trouver une déclaration d’amour. « Ne sois pas stupide, ma vieille, tu ne vas pas appeler ce numéro. Ce n’est personne, personne que tu ne connaisses, que lui dirais-tu voyons ! »

Toc, toc. Ah non, pas encore. « Jumbo ! Bonjour Madame, pardonnez-moi, je voulais juste m’assurer que tout allait bien dans votre nouvelle chambre ». Elle reconnut la voix du jeune garçon qui l’avait accueillie l’avant-veille et lui ouvrit. Il tenait un plateau débordant de bananes et de papayes. « Je vous le pose sur la commode, Madame ? » Ces gens sont si bienveillants, songea-t-elle. Bien sûr, elle était une cliente, mais elle avait toujours apprécié cette douce simplicité des Africains, qui prenaient les bonheurs de la vie comme ils se présentaient, une pluie, des fruits, une personne avec qui parler. Ils semblaient si sereins.

Elle tenta de prendre un air très anodin– mais pourquoi, se dit-elle, il n’y a rien de bizarre à demander un renseignement – en lui montrant le numéro : « Je peux le faire d’ici ? » « Ah non, Madame, c’est un numéro pour Arusha. Dans les chambres, vous ne pouvez appeler que les autres résidents. Mais venez à la réception, vous pourrez joindre l’extérieur. » « Merci. » Elle n’arrivait pas à comprendre comment elle pouvait paraître aussi naturelle, quand toute une partie d’elle lui criait : tu es folle ! Mais quelque chose s’était mis en marche. Comme si elle avait déjà vécu cela, mais qu’elle avait oublié. Il fallait absolument qu’elle retrouve ce souvenir. « Quel est votre nom ? » « On m’appelle Elias, Madame », répondit le jeune Tanzanien. « Et bien je vais vous suivre, Elias ». Son instinct lui disait d’agir vite, avant qu’une pensée ne la ramène à la raison.

(fin du chapitre 1 - chapitre 2 à suivre...)

 
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