Le soupir l'emporta comme une feuille de châtaignier dans le mois de l'automne, et lui rappela de fragiles caresses. Une ancienne mélopée vint l'entourer, réveillant doucement des instant minuscules qu'elle croyait perdus, qu'elle pensait avoir seulement rêvés; des fou-rires, des ciels roses, une robe à volants blancs, des mensonges, des bris de verre, des monstres sous le lit.

Une ivresse rieuse la prit et elle se laissa tournoyer dans ce bouillon de vie, humant les parfums de terre mouillée, de fumée, et de thé, qui suivaient toujours la pluie. Elle se sentit chez elle et se laissa flotter jusque dans un creux qui semblait calme et clair, comme une crique corse qu'elle n'avait jamais vue.

Elle voulut s'endormir mais un léger battement, comme un rythme précieux, retint sa conscience. C'était un murmure parfaitement cadencé, qui portait dans sa traîne un souvenir si plein, si riche mais si enfoui qu'il lui fallut attendre qu'il se diffuse en elle. D'abord un mur gris-vert, derrière des pupitres. Des cahiers, des mines engluées d'ennui. Puis du bruit - insupportable - qui sortait de sa bouche et de ses camarades. La pauvre silhouette devant le tableau noir où il était écrit "Autrui". L'affligeant spectacle d'une classe scientifique pour qui la philosophie n'était qu'un coefficient du bac.

Célimène devina peu à peu le chant puis les sons puis les mots, qui assurés et confiants avaient suspendu les trente respirations:

"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime

Et qui n'est, chaque fois, ni tout-à-fait la même

Ni tout-à-fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cour transparent,

Pour elle seule, hélas! Cesse d'être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse? - Je l'ignore.

Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues." *

Un silence soyeux s'attarda sur chacun, ému qu'un homme un jour avait écrit ces vers, que l'être humain passait sur cette terre et lui offrait, juste à travers ses mots, l'espoir du tendre amour.

L'âme de Célimène comblée de réconfort s'envola vers son rêve.

(c) Museplume

* Citation intégrale du poème "Mon rêve familier" de Paul Verlaine.

Texte écrit pour la proposition 121 de l'Atelier

"Proposition n° 121: Souvenir

Décrire l'unique souvenir que l'on aimerait emporter avec soi, le souvenir qui fait que l'on a été vivant (d'après un extrait de Génération X de Douglas Coupland)"