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Retrouvailles de glace

 

ELLE N’EN REVENAIT toujours pas. Elle en était encore à se laisser paralyser par cette pénible facilité à pleurer, dès que l’émotion l’envahissait.

Ce n’était pourtant pas la pratique qui lui avait manqué : l’approche de la retraite lui avait chaque jour tendu de nouvelles embuscades.
Elle se tenait là, devant Achim, dont les qualités devaient être évidentes pour toute autre personne qu’elle, et elle sentait venir les picotements familiers, ceux qui prenaient vie aux narines et bloquaient la gorge. Elle ne put réprimer la pensée saugrenue que même ses cheveux permanentés se tassaient, alors qu’elle les avait ravivés avant de descendre du train.

 

Le manque de ressemblance entre Achim - son gendre - et Susanne - sa fille - sensée l’accueillir sur ce quai subitement glacial, y était pour beaucoup. Elle imaginait sans peine et sans joie l’heure qu’ils allaient passer dans sa voiture, probablement neuve, pour la ramener de Hanovre à Sarstedt. Il lui semblait qu’il suffirait d’un mot maladroit pour que sa façade s’effondre.


C’est que la déception était indicible. Un voyage de 1100 kilomètres, avec deux correspondances et une valise aux roulettes voilées avait de quoi entamer le moral le plus trempé. Sauf s’il y avait cette divine promesse qu’à l’arrivée, il y aurait une heure, une heure intime, une heure complète, avec l’enfant tant languie, sans mari devant qui elle était si différente, sans les petits jumeaux pour l’accaparer et découdre le fil ténu que la distance s’acharnait à étirer entre elles. Une heure précieuse qui aurait suffit à lui donner tout l’élan pour les deux semaines à passer en étrangère chez eux, à s’occuper des trop petits, à ravaler ses bons conseils, et à survivre dans cette triste petite ville de Basse-Saxe.

Elle balbutia tout de même une phrase qui sembla être de circonstance à en juger par la réponse qu’elle reçut :
- Bonjour Mathilde. Susanne m’a demandé de venir parce qu’elle est coincée au travail, il a trop neigé. Cela va prendre quelques heures pour déblayer. Merci d’être venue, cela va vraiment nous aider. Comment était le voyage ?

(...)

 

 

(c) Ingrid Rajaomanana 

Recueil disponible auprès des éditions Souffle Court.

 
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